Politique culturelle et offre légale internet

Dans sa synthèse historique des politiques culturelles québécoises, Diane Saint-Pierre introduit au sujet en rappelant, d’une part, que « la situation de la culture au sein du Québec, « petite société » de quelque sept millions d’habitants, majoritairement francophone, est de plus en plus dépendante des transformations économiques, sociales, politiques, technologiques et culturelles, » et, d’autre part, que « la mondialisation des économies et la libération croissante des marchés, l’avènement de la société du savoir et le développement phénoménal des nouvelles technologies de l’information modifient l’environnement de la production culturelle et artistique, mais aussi ses modalités d’accès. » (in Chapitre 7 (pp. 231-259) de L’État Québécois, sous la direction de Robert Bernier, Québec, PUQ, 2005, p. 231)

Le 12 avril dernier (2012), le ton-mile-end.net annonçait qu’il reprendrait à son compte et dans sa démarche l’objectif d’une amélioration de l’offre légale sur le réseau Internet afin de favoriser la mise en place de politiques culturelles en phase avec les nouveaux impératifs liés à la contemporanéité et si habilement synthétisés par Madame Saint-Pierre. Comme nous avons pris l’habitude de le faire pour les économies créatives qui recoupent quelques concepts (société de l’information, industries créatives, économie du savoir) dans notre rhétorique, nous souhaitons recouper progressivement la notion d’ « offre légale internet » dans notre démarche de sorte qu’elle déteigne dans nos discussions sur la sociologie du web, la culture numérique et, bref, qu’une éventuelle bonification de l’offre légale sur le réseau internet joue son rôle dans le marché des idées.

Ici, nous proposons de l’intégrer au concept de equartier, déjà discuté sur notre plateforme depuis quelques semaines.

La professeure-chercheuse de l’INRS établit dans sa synthèse historique quatre grandes périodes aux politiques culturelles québécoises; nous nous proposons d’en ajouter une cinquième qui se nourrit par des nouveaux développements technologiques internet et la plus forte que jamais dissémination de la littéracie informatique à travers l’usage des nombreux réseaux sociaux.

 

IMAGE:  La bibliothèque sur le bras, une trouvaille web de @bibliomancienne / image sans restrictions connues. Selon les critiques (culturels) Kathleen Absolon et Elaine Herbert, il ne suffit plus d’être conscient de sa propre situation, il faut également prendre action, réfléchir sur ces actions et agir à nouveau: nos vies doivent être une incarnation de nos politiques personnelles. Traduction / adaptation libre d’un passage de Community Action as a Practice of Freedom: A First Nation Perspective.

 

Une méthode plus conforme aurait sans doute parlé de cette cinquième période d’un point de vue plus institutionnel en établissant la gouvernance ouverte comme exemple cristallisant cette nouvelle ère; toutefois, trop de réserves subsistent quant à l’orientation pressentie de cette gouvernance 2.0 pour croire qu’elle constituera un avancement majeur : ici, sur le Plateau-Mont-Royal, par exemple, il est impossible de laisser un commentaire sur la page Facebook de l’arrondissement et, en somme, l’ouverture de la gouvernance « ouverte » qu’on semble prédestiner au Québec semble s’articuler autour d’un « autre » portail unique, qui ne tiendra pas compte de la plus grande diversification des sources et des données et qui, au contraire, reproduira somme toute les mêmes classes de chercheurs, les mêmes méthodologies et des recoupages de données finies.

L’aventure a, selon nous, peu de chance d’être proprement novatrice et de s’instaurer comme un moteur de créativité ou un support de recherche parallèle où de nouvelles méthodologies seraient employées à résoudre des problématiques nouvelles ou, encore, à générer des questions intermédiales ou intermodales même si l’ère numérique urge la recherche dans ce sens. Sur ce sujet, nous vous invitions à consulter notre entrée intitulée Gouvernance ouverte: le portail unique c’est du bonbon… sauf si les féministes s’en mêlent!, pour un aperçu de la critique que nous avons formulée.

La période d’avant-guerre est qualifiée d’humaniste par Diane Saint-Pierre : on cultive la culture du beau, le gouvernement est amené à « intercéder en faveur de la culture « lettrée et élitiste, » et « la plupart des initiatives gouvernementales visent à accroître, pour des raisons de prestige et de philanthropie, le patrimoine archivistique, artistique, littéraire, musical et architectural. » (ibidem, p.237) La fin de la Deuxième Guerre bouleverse cet ordre – notre entrée sur l’exposition de Carl Trahan vulgarise les mouvements de contestations qui changèrent de la culture élitiste, en Amérique, dans la foulée des horreurs nazies et plus généralement de la Deuxième Guerre mondiale et discute, en outre, de l’émergence de la culture populaire de masse comment agent de socialisation. Le gouvernement du Québec adopte une approche plus libérale en matière de culture et de politiques culturelles : on crée le ministère des Affaires culturelles en 1961 afin « d’étendre les bienfaits de la culture au plus grand nombre. » (ibidem, p.238) Une décennie plus tard, apparaît comme paradigme l’approche dite « populiste : » L’État québécois profite des années 1970 pour se présenter comme le « maître d’œuvre du développement culturel et le protecteur de la culture canadienne-française qui, entre temps, s’est mutée en « culture québécoise. »

Avec en outre, La politique québécoise du développement culturel (1978) de Camille Laurin, le gouvernement du Québec élargit la notion de culture : celle-ci dépasse maintenant les belles lettres et les beaux arts et prend une signification plus anthropologique, voir de « projet de société. » (ibidem, p. 238) Aujourd’hui, on parle plutôt de diversité culturelle, de modes de vie et d’idiosyncrasies lorsqu’on étend la notion de culture à son sens anthropologique (voir plus bas.)

Bond d’une autre décennie : dans les années 1980 on réconcilie culture et économie et le gouvernement du Québec adopte une approche dite néolibérale : on parle d’industries culturelles et surtout de médias:

« L’accroissement des dépenses culturelles publiques (malgré un contexte économique difficile, l’investissement en culture bondit de 46,1% dans la dernière moitié des années 1980) s’accompagne de nouvelles croyances économiques quant aux vertus d’une saine gestion culturelle et quant à l’importance des emplois culturels. »

Source: ibidem, p. 239, la parathèse est un extrait d’une note de bas de page se trouvant sur cette page (NDLR).

Depuis l’approche humaniste, en passant par le libéralisme et ses avatars, on peut illustrer les politiques culturelles québécoises comme principalement destinées à bonifier ou créer de l’offre culturelle, parfois au profit d’une constitution identitaire nationale, parfois pour des raisons strictement d’affaires. Dans les considérations stratégiques déclinées par la chercheuse, on retrouve, par exemple, la mise à profit de politiques culturelles plus « affairistes » dans le tourisme culturel, par exemple, mais également dans l’utilisation des « arts et de la culture comme moyen de rehausser la qualité de vie et de revitaliser des centres et des quartiers urbains. » (Ibidem, p. 247)

En rendant plus transversale la demande pour les biens et services culturels, les politiques publiques culturelles québécoises ou municipales pourraient joindre à la bonification de l’offre culturelle, une bonification de la demande pour les biens et services culturels : le meilleur des mondes?

Oui et non: il semble rester un travail d’éducation populaire ou de pédagogie gouvernementale immense à accomplir afin que les concepts interpelés par les économies créatives ou l’offre légale sur internet ou même, de défiance du libéralisme, puissent avoir un sens et être appropriés et véhiculés par la concitoyenneté.

Les institutions semblent réintroduire, adoption politique après adoption politique, à leurs membres le concept de « culture » et la notion de culture institutionnelle s’ancre de plus en plus dans les mœurs à la fois des grandes institutions et des petites PME, voire des PPE. Toutefois, une traduction tangible de cette culture plus fermée s’opère en société dans une transformation extrêmement difficile à définir simplement.

Le concept d’ idiosyncrasie – autre concept, comme si le tout théorique n’était pas déjà suffisamment complexe – semble être le plus urgent à démocratiser, dès lors qu’on envisage le développement économique et identitaire (culturel) en concomitance : pour le dire autrement, souhaiter une croissance marquée de la consommation de biens ou de services à forte valeur symbolique ajoutée – le bien culturel, par exemple, à une valeur propre comme les autres produits de consommation, mais à également une plus-value symbolique qui le distingue à priori – semble présentement relever de la pataphysique ou d’une dilution constante de ce qu’est le propre du culturel, en bref, un bien ou un service produit par une chaine de la créativité – chaque produit pouvant, pour ainsi dire, constituer une innovation, une création ou une idée neuve, ou la transformation d’une idée sous une autre forme. Pour une analyse un peu plus poussée de certains principes élémentaires au sujet des idiosyncrasies dans son rapport à l’économie et aux politiques culturelles, nous vous suggérons de consulter la section « DIALECTIQUE, » de notre entrée intitulée « Vivement des politiques publiques culturelles pour la Ville de Montréal. »

Le concept de equartier que nous débattons et que nous continuerons à élaborer et, nous l’espérons, que nous créerons dans un esprit de participation populaire, est lui-même basé sur une pataphysique, en ce sens, où le quartier est par définition un territoire limité, alors qu’il semble révolu le temps où l’ancrage territorial constituait un ensemble prédéfini de préceptes ou de facteurs à partir desquels le « génie, » l’« audace » ou l’originalité des créateurs étaient appelés à se dépasser – les internautes, déjà, plantent, sur ce réseau virtuel, les graines d’un monde foncièrement différent qui, bien sûr, échappe souvent, en apparence à la logique physique ou éthique : des millions d’amis (Facebook), un fil de presse personnel sur twitter ou encore, consommation de contenu populaire par opposition au contenu savant ou généralement associé à des productions d’une intelligentzia autrement respectée.

Les politiques culturelles québécoises, celles de la Ville de Montréal, mais également celles des arrondissements qui composent la Cité, doivent de manière absolue faire le pas qui sépare leur prédisposition à reconnaitre les médias – les productions télévisées pour ne pas les nommer – vers la bonification de l’offre légale sur le réseau Internet; et pour se faire, ses politiques ne peuvent ignorer le contenu populaire et se satisfairent du virage numérique des grandes chaînes ou de mentions éparses sur l’importance des technologies de l’information et des communications : parler du ministre du Patrimoine canadien, l’hon. James Moore, comme d’un ami des nouvelles technologies ou de journalistes en terme de geek est, certes, sympathique. En réalité, nos politiques culturelles ne peuvent maintenant toutefois plus faire l’économie d’être sympathiques aux technologies de l’information et des communications et surtout d’être proprement geeks. Enlevez le contenu populaire du réseau et vous ne parlez déjà plus du réseau Internet: sous-estimez l’importance de ce réseau, et de ce contenu populaire, et vous vous retrouverez avec des politiques culturelles déphasées où l’achat d’un téléphone cellulaire bleu constitue un intrant économique dans la filière culturelle et est célébré comme l’accomplissement ultime.

Vous aimerez peut-être notre entrée intitulée « Le eplateau doit-il sur ses lauriers? » et les commentaires attachés aux entrées intitulées Le e-quartier comme échelle humaine de la société globale de l’information et E-quartier, angoisses e-mondaines et progressives.

Pour retourner à la page d’accueil de la plateforme, prière de suivre le lien suivant : ton-mile-end.net , espace libre, espace d’appropriation citoyenne.

Vous souhaiter peut-être également revenir à la page d’entrée du blogue du Mile-End ou, encore, consultez la page d’entrée de notre filière culturelle.

6 réflexions au sujet de « Politique culturelle et offre légale internet »

  1. NDLR : Je reproduis ici le commentaire facebook accompagnant la mise en ligne de cette entrée intitulée « Politique culturelle et offre légale internet, » (sur le mur Facebook du facilitateur ton-mile-end.net (Daniel Quimper).)

    #internet / e-quartier : un message de Spock :-)

    Bonsoir,

    nouvelle entrée sur le blogue du Mile-End, mise en ligne en fin d’après-midi, et intitulée « Politique culturelle et offre légale internet, » où on effectue une première tentative de recoupage entre offres légales internet et le concept de equartier, celui-ci n’étant viable que comme suite à une appropriation citoyenne.

    L’offre légale sur internet, c’est d’abord et avant tout du contenu populaire — et des liens, ces fils que constituent la toile, mais qui sont également une des plus belles mises en valeur du multiperspectivisme tant recherché par la critique culturelle depuis la fin de la Deuxième Guerre et qu’on s’explique toujours mal: diversité, hybridité, rejet des canons, des vérités uniques, recherche de la nouveauté et volonté de saisir l’éphémère au point d’en faire un mode de vie, tant de valeurs contemporaines, prisées directement ou indirectement par les discours militants ou politiques, cohabitant et se nourrissant de leur propre contradiction, mais tous deux, souhaitant, souvent, un meilleur investissement de part et d’autre du Monde.

    Réalité surement plus facile à traduire dans un espace virtuel, dans cette nouvelle sphère publique que constitue le réseau Internet, que dans le monde physique. Comme les chargés de projet du bon vieux temps disaient: « travailler sur papier ne coute rien… », un peu comme rêver; facile de se retrousser les manches et partir à la conquête de nouvelles résolutions aux besoins exprimés en premier lieu, en cas d’erreur.

    Le réseau internet et le concept de equartier peuvent-ils servir de rampe de lancement à de nouvelles formes d’échanges, restés tous deux équitables et démocratiques, tout en préservant le côté far-west tant prisé par les internautes? Tant au niveau provincial, municipal qu’au sein des arrondissements, nos politiques culturelles et les référents qu’elles adoptent devront faire une plus large place à l’offre sur le réseau Internet et nous souhaitons que le contenu populaire tienne le plus beau des rôles dans l’exploration de ces nouvelles frontières. Et c’est signé, Spock. :-)

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